André Bendjebbar


Les peintres du bagne de Guyane (1852-1938)

Ouvrage d’André Bendjebbar, Presses de l’ENAP, été 2019.

 

Le bagne de Guyane est un avorton de l’histoire et des illusions humaines. Quand, en 1848, le très glorieux Victor Schoelcher mit fin au crime contre l’humanité qu’était l’esclavage, aussitôt surgit la question de remplacer des hommes vendus par des hommes punis. Le premier décret qui institua la transportation des condamnés en Guyane fut pris quelques jours après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Reprenant la vieille opinion qu’il valait mieux peupler des espaces vides que de laisser mourir inutilement 6000 hommes dans les quatre bagnes littoraux de métropole, l’idée de la transportation en Guyane fut unanimement approuvée par les corps constitués. L’idée originale et originelle du bagne ne fut pas de faire de la Guyane une colonie pénitentiaire, mais une colonie de peuplement. Mais peut-on transformer des endurcis au crime en colons ? Et combien de saint Vincent de Paul eût-il fallu pour voir dans le criminel un autre que nous-mêmes ? Il ne se passa guère de temps avant que les Pères jésuites comprennent que le bagne était voué à l’échec, pour la simple raison que les militaires ne furent jamais des physiocrates. D’emblée, la pente naturelle des garde-chiourmes choisit de bastonner les condamnés plutôt que de leur apprendre à manier l’araire.

Le bagne fut donc une illusion : les condamnés ne s’amendèrent pas, et vivaient dans l’espérance de fuir, s’évader, partir. La colonie dans son ensemble ne tira aucun avantage, malgré les millions déversés chaque année pour les dépenses du bagne. Que reste-t-il de ces 80 000 forçats qui n’eurent pas droit à une sépulture ?

Il reste à Saint-Laurent-du-Maroni, aux îles du Salut, et épars en des camps divers de Guyane, des traces du bagne. Mais de toutes les traces, les plus touchantes, les plus vraies peut-être, les plus universelles, ce sont les centaines d’œuvres picturales qui gisent dans les musées et  galeries. Ces peintures, ces dessins étaient des morceaux de souvenirs de Guyane qu’on emportait à la semelle de ses brodequins, et qu’on achetait aux bagnards peintres. Aujourd’hui, ces œuvres plus gardées que ne le furent jamais les forçats, font revivre un siècle d’histoire artistique et humaine, et nous plongent tout autant dans l’histoire de la Guyane que dans l’histoire de France. Elles illustrent la vérité de Victor Hugo : « Il y a des Benvenuto Cellini au bagne de même que dans la langue il y a des Francois Villon » (Les misérables).

Démontrer cet aphorisme, est le but que s’est fixé l’historien André Bendjebbar en écrivant Les peintres du bagne.

 

Plan et thèmes de l’ouvrage : 

 

Le bagne de Guyane fut une prison sans barreaux. La forêt amazonienne tient l’homme qui veut fuir dans des liens plus irréfragables que les entraves du cachot. L’ouvrage est une plongée dans les emboîtements de la vie du bagne de Guyane, depuis les franchissements des immensités océaniques jusqu’ à l’isolement dans les Îles du Salut. Mais, au lieu de privilégier la vie du bagne et des forçats à partir des archives écrites, l’auteur a choisi de se servir des œuvres picturales comme éléments d’archives. Ce sont donc les choses vues, les scènes de vie couchées sur des tissus, des tôles, des rostres de requin, des murs, qui dictent le voyage historique. A partir de plus de 600 œuvres  recensées, André Bendjebbar conte et illustre la vie réelle et imaginaire d’un univers carcéral. Ces œuvres d’évasion esthétique eurent la supériorité sur les cartes postales de jadis : elles étaient en couleurs. L’ouvrage passe en revue les peintres bagnards les plus remarquables et les badigeonneurs d’occasion. Alors, surgissent à travers les destins incroyables de criminels, de voleurs, d’incendiaires, de cent drames poignants, l’espérance des humanistes de Pascal à Hugo, en passant par Dostoïevski : ces peintres maudits étaient ni anges ni bêtes, tantôt anges tantôt bêtes, sublimes et vils, héroïques et lâches.