Magnifique texte de réception du Prix Littéraire 2024
écrit par Guy Boley et lu le 21 septembre par le comédien Didier Belna
Il existe une cantate de Jean-Sébastien Bach, la BWV 82, qui s'intitule "Ich habe genug". Traduit littéralement, cela signifie : "J'ai assez."
Cette cantate, comme toutes celles de Bach, contient une petite histoire. La voici :
C’est un vieil homme, quelque part dans Jérusalem, il y a environ deux mille ans de cela ; il est couché sur un grabat, dans sa maison, et s'apprête à mourir ; sa famille est là, autour de lui ; tous sont sereins, c'est la fin, on n'y peut rien. Soudain, le vieil homme à l'agonie relève légèrement la tête et, alors que l'on s'attendait à ce qu'il prononce sa dernière parole et glisse, apaisé, vers sa dernière nuit, il demande qu'on le porte dehors, juste devant la porte. La famille, étonnée, presque désemparée, ne sait trop que faire mais, finalement, porte sa paillasse et son corps dans la ruelle, devant la porte. Le vieil homme demeure ainsi, la tête un peu surélevée par un de ses fils qui lui maintient la nuque.
Au loin apparait une jeune femme, tenant son enfant, âgé d'une dizaine d'années, par la main. Le vieil homme sait, sans l'ombre d'un doute, qu'il s'agit là de la Vierge Marie menant son enfant, Jésus, près des hommes de loi, au temple. Nul être au monde ne sait alors qu'il existe une Vierge Marie et un Jésus sur notre terre. Mais lui, il sait, il avait la certitude, depuis qu'il est en âge de penser, depuis qu'il est en âge de prier, qu'il ne pouvait rendre l'âme sans l'avoir vu, ce Sauveur dont il ne cessa, durant sa longue vie, d'espérer la venue.
La femme et l'enfant poursuivent leur marche et disparaissent au coin de la rue ; le vieil homme abaisse alors ses paupières, sourit, ouvre son cœur, son âme, à la nuit éternelle, et meurt aussitôt, radieux, en disant, en un ultime souffle: "Ich habe genug", qui signifie toujours "J'ai assez", mais dans le sens de : "Je suis comblé".
Quand Eric Naulleau, à Pont-L'Evêque, aura achevé son discours, quand il m'aura symboliquement remis le prix, quand il aura, par ma voix, remercié tous ceux qui ont permis l'organisation de ce festival, tous ceux qui ont donné de leur temps pour lire et sélectionner des ouvrages, tous ceux qui permettent, édiles et bénévoles, que puisse vivre et perdurer la littérature entre les murs de cette jolie ville, alors on entendra ma voix émue, venue des frontières du Jura, leur susurrer :
"Ich habe genug" : "Je suis comblé".
J'espère juste ne pas mourir après.